Le 1er mai – Journée internationale des travailleurs

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Le 4 mai 1886, une manifestation pacifique organisée par des militants syndicaux de Chicago a soudainement tourné à l’émeute lorsqu’une bombe a explosé. Les policiers ont réagi en tirant en aveugle dans la foule. Au total, sept agents et quatre travailleurs ont trouvé la mort; un seul décès était dû à la bombe.

Selon le regretté historien William J. Adelman, le « massacre de Haymarket » est le fait le plus marquant de l’histoire du syndicalisme. L’historien était d’avis que peu de manuels expliquaient l’incident de façon suffisamment détaillée – et qu’un grand nombre occultait tout simplement des faits cruciaux.

« Les véritables enjeux des événements de Chicago étaient la liberté de parole, la liberté de presse, la liberté d’association, le droit à un procès équitable devant un jury composé de pairs et le droit des travailleurs à s’organiser et à lutter pour des choses comme la journée de huit heures », écrit Adelman.

Quelques jours plus tôt, le 1er mai, quelque 80 000 travailleurs manifestaient en faveur d’une journée de travail de huit heures; la loi accordait déjà cet horaire aux travailleurs du gouvernement fédéral et des États, mais les employeurs n’en tenaient pas compte. Selon Adelman, pour obtenir un emploi, les employés étaient forcés de signer une renonciation à leurs droits.

Le lendemain, 35 000 protestataires se réunissaient pacifiquement. Mais le surlendemain, 3 mai, la police de Chicago commençait à s’en prendre aux piqueteurs. Ceux-ci ont donc organisé en réaction une autre manifestation, le 4 mai. Adelman note que le maire de la ville avait approuvé cette manifestation – un fait que l’on passe souvent sous silence. En fait, le maire, favorable aux syndicats, s’y était présenté.

« Le rassemblement de Haymarket touchait à sa fin, et il ne restait plus qu’environ 200 personnes lorsque 176 policiers, armés de carabines à répétition Winchester, les ont attaquées […] C’est alors qu’un individu, non identifié encore aujourd’hui, a lancé la toute première bombe à la dynamite à avoir été utilisée en temps de paix dans l’histoire des États-Unis. Les policiers ont paniqué et, dans la pénombre, ont tiré, souvent dans leurs propres rangs. Au bout du compte, sept policiers ont perdu la vie, mais un seul décès est directement lié à la bombe. Il y a également eu quatre morts parmi les travailleurs, fait dont les manuels parlent rarement. »

Les événements qui ont suivi sont encore plus ahurissants. La loi martiale a été imposée dans tout le pays; le massacre servait d’excuse pour écraser le mouvement syndical.

Huit hommes, « représentatifs du mouvement syndical », ont été traduits en justice et été déclarés coupables. Sept ont été condamnés à la pendaison; le dernier a écopé d’une peine d’emprisonnement de 15 ans.

Parmi les condamnés à mort, Louis Lingg, un menuisier de 21 ans, a été accusé d’avoir lancé la bombe, malgré qu’il avait un alibi indiquant qu’il se trouvait à plus d’un kilomètre des lieux lorsque la bombe a explosé.

« Le juge lui-même a été forcé de reconnaître que le procureur de l’État n’avait pas été capable de me relier à l’explosion de cette bombe, a déclaré Lingg dans son ultime intervention. Mais le procureur a su contourner le problème. Il m’accuse d’être un “conspirateur”. Quelles preuves a-t-il? Il se contente de déclarer qu’une [organisation politique anarchiste internationale] équivaut à une “conspiration”. J’étais membre de cette organisation, il peut donc facilement me lancer cette accusation. Excellent! Il n’y a rien à l’épreuve du génie d’un procureur de l’État! »

On a par la suite retrouvé Lingg mort dans sa cellule; il s’était suicidé le jour précédant son exécution.

Oscar Neebe, qui avait été condamné à une peine d’emprisonnement de 15 ans, a eu ce mot célèbre : il a dit au juge qu’il était désolé de n’être pas pendu – qu’il aurait préféré mourir rapidement que d’être tué à petit feu pour un crime qu’il n’avait pas commis.

« Ils ont trouvé un révolver chez moi, et aussi un drapeau rouge, a déclaré Neebe après le prononcé de sa sentence. Je mettais sur pied des syndicats. J’étais en faveur de la réduction des heures de travail, pour l’éducation des travailleurs, pour le rétablissement du Arbeiter-Zeitung – le journal des travailleurs. Rien ne prouve que j’aie eu quelque chose à voir avec la bombe, que j’étais près de la bombe, rien de tout cela. »

Sept années ont passé.

Peu après son entrée en fonction, en 1893, le gouverneur de l’Illinois John Peter Altgeld a accordé le pardon à Neebe et à deux autres hommes dont la peine avait été commuée en emprisonnement à vie.

Lorsqu’il a exposé les motifs de son pardon, Altgeld n’a pas mâché ses mots. Il a déclaré que les membres du jury avaient été sélectionnés avec soin, selon qu’ils étaient favorables à une condamnation, que l’on n’avait pas prouvé la culpabilité des défendeurs quant aux crimes pour lesquels ils étaient accusés et que le juge ne leur avait pas accordé un procès équitable.

Altgeld conclut qu’il ne s’agissait pas d’une conspiration en vue de commettre un meurtre : « Si la théorie de la poursuite était correcte, il y aurait eu plusieurs bombes. Le fait qu’une seule bombe a été lancée montre qu’il s’agit d’un acte de revanche personnelle. »

Le gouverneur fait carrément porter le blâme sur le capitaine de police John Bonfield, qui « n’a pas pu résister à la tentation de tabasser quelques individus de plus » dès qu’il a appris que le maire avait quitté le rassemblement.

Il note que la réunion était terminée et que la foule se dispersait déjà.

« Si les policiers étaient restés à l’écart encore 20 minutes, il ne serait plus resté personne. »

« Le capitaine Bonfield est le véritable responsable de la mort des agents de police. »

Altgeld note également qu’une bonne partie des éléments de preuve présentés au procès avaient été fabriqués. Il a accusé quelques agents de police trop zélés de vouloir terroriser « des hommes ignorants en les jetant en prison et en les menaçant de torture s’ils refusaient de déclarer sous serment tout ce qu’ils leur disaient de dire. »

On a également dit que ces mêmes agents de police avaient offert de l’argent et un emploi à ceux qui acceptaient de se parjurer.

En juillet 1889, un délégué américain participant à une conférence sur le travail à Paris a demandé que le 1er mai soit déclaré Journée internationale du travail en mémoire des hommes qui avaient perdu la vie dans le cadre du massacre de Haymarket. Aujourd’hui, la Journée internationale des travailleurs est célébrée le 1er mai dans plus de 80 pays.

Mais le mouvement syndical n’est pas officiellement célébré ce jour-là aux États-Unis.

En 1894, après avoir réprimé une grève des chemins de fer, le président Grover Cleveland voulait marquer des points auprès des syndiqués. C’est à ce moment-là qu’il a décidé d’instituer une fête nationale « en l’honneur des travailleurs ».

Mais le président Cleveland n’a pas choisi la date du 1er mai; il craignait « d’encourager les fauteurs de troubles à commémorer l’émeute de Haymarket ».

Big Steve (comme on appelait parfois le président) a choisi plutôt le premier lundi de septembre. C’est à cette date que les Canadiens célébraient déjà leur fête du Travail en commémoration de la grève des typographes de Toronto, qui réclamaient une journée de travail de neuf heures.

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