Meutre à Buckingham

Si vous ne connaissez pas trop la banlieue de la région de la capitale nationale, vous n’avez probablement jamais entendu parler de Buckingham. C’est une petite collectivité d’environ 10 000 personnes, bien que, techniquement, depuis la méga fusion de Gatineau, elle fait maintenant partie de la ville.

Cependant, au début des années 1900, la ville de Buckingham était tout autre chose.

« Disons qu’elle était très semblable à d’autres endroits au Québec, en Ontario et ailleurs; il n’y avait pratiquement qu’une seule industrie », explique Pierre-Louis Lapointe, historien et auteur de plusieurs livres sur Buckingham.

Les habitants de la ville n’avaient pas beaucoup de choix, puisqu’il n’y avait que deux grands employeurs sur place : la Electric Reduction Company et la compagnie MacLaren.

Les MacLaren étaient des exemples parfaits de requins de l’industrie; ils ont amassé leur fortune en exploitant les ressources naturelles, en entretenant des liens étroits avec le gouvernement et en sous‑payant leurs employés.

En 1906, après avoir acheté leur seul grand concurrent dans la ville, les MacLaren étaient propriétaires de deux scieries et d’une usine de pâte à papier. À ce moment-là, ils avaient acheté le plus de terrains possible autour de la rivière — tout ça pour empêcher d’autres entreprises d’empiéter sur leur territoire.

Par mesure de sécurité, les MacLaren ont aussi acquis des droits exclusifs pour fournir de l’électricité et construire des chemins de fer dans la ville.

« Ils ont ainsi pu empêcher la construction de chemins de fer qui auraient  traversé la municipalité », poursuit M. Lapointe.

Sans chemin de fer pour transporter le bois d’œuvre ailleurs, les agriculteurs et les propriétaires de terres dans le secteur n’avaient d’autre choix que de vendre leur bois à la compagnie MacLaren.

« C’est un des outils qu’ils ont utilisé pour établir leur monopole. »

Pour les hommes qui travaillaient pour la compagnie MacLaren, les temps étaient durs.

« Croyez-vous que c’est humain de donner $1,25 par jour à des hommes qui travaillent de 7 heures du matin à 6 heure le soir, dans l’eau, la boue, sur les billots? » un ouvrier est cité comme ayant dit, en 1906. « Le travail est brutal et pénible. Ainsi, moi, j’ai 6 enfants; allez donc faire manger ça, instruire ça, habiller ça et faire la même chose, vous-même, avec un piastre et quart par jour. 1»

En 1906, le coût de la vie augmentait rapidement.

« À ce moment-là, les ouvriers n’en peuvent plus », explique M. Lapointe.

Quand les employés ont essayé de se syndiquer, les MacLaren ont rapidement décrété un lockout. L’entreprise a embauché des détectives (des gardes armés), et des briseurs de grève transportaient les billes de bois. Le conflit a atteint son apogée le 8 octobre 1906, lorsque les travailleurs ont voulu convaincre les briseurs de grève de s’en aller.

« Malgré les railleries et les sarcasmes anti-français qui leur sont lancés par les détectives, les hommes de Bélanger sont résolus à garder leur calme. Mais, soudain, retentit un sinistre commandement qui va mettre le feu aux poudres. Shoot them! [Tirez-les!] Ce cri vient du rang des détectives.2 »

« C’était une embuscade », a déclaré M. Lapointe.

Deux hommes ont été tués : Thomas Bélanger et François Thériault – des membres de l’exécutif. À leurs funérailles, ces hommes ont été dépeints comme des martyrs du mouvement syndical.

Les MacLaren ont été par la suite acquittés des meurtres. Selon le livre de M. Lapointe, le procureur était furieux et a déclaré qu’il porterait la décision du juge en appel. Il a presque aussitôt reçu un télégramme du procureur général du Québec lui disant de ne pas interjeter appel.

Les MacLaren avaient des amis haut placés.

Dans les mois et les années qui ont suivi le conflit d’octobre 1906, plus de 60 % des syndicalistes ont quitté le village. Les MacLaren avaient inscrit sur leur liste noire les fauteurs de trouble — et cette liste circulait parmi les autres employeurs du village qui n’ont pas hésité à accéder aux demandes de la famille MacLaren.

« Une des personnes interrogées au sujet de cette liste noire m’a raconté le cas d’un garçon qui, après avoir réussi aux examens et aux entrevues, se fait convoquer au bureau de R.M. Kenny qui sort un cahier du tiroir de son bureau et l’interroge sur ses liens de parenté avec tel ou tel ouvrier mêlé aux troubles de 1906…. Et de conclure sèchement Kenny : Sorry, there’s no job for you here ! [Désolé, il n’y a pas d’emploi pour toi ici!] 3»

« En quelques années, la population de la ville de Buckingham a diminué de 25 % — ce qui est énorme », ajoute M. Lapointe.

En 1934, les travailleurs ont, une fois de plus, essayé de se syndicaliser. Le Pulp and Sulfite Workers’ Union avait réussi à convaincre plus de 60 travailleurs de signer une carte d’adhésion. Malheureusement, l’entreprise a eu vent de ce qui s’organisait grâce à un espion infiltré parmi les travailleurs.

L’entreprise a réagi en congédiant toutes les personnes concernées.

« Donc, ça été une deuxième tentative de syndicalisation qui a été tuée dans l’œuf », résume M. Lapointe.

La seule chose à faire pour combattre l’entreprise MacLaren était d’améliorer le réseau routier pour permettre aux habitants de la ville de vendre du bois d’œuvre à d’autres entreprises.

« Vers la même époque, poursuit M. Lapointe, le gouvernement provincial du Québec s’est penché sur les conditions de travail des bûcherons et des travailleurs dans le domaine forestier. Par la suite, le gouvernement  a mis en place une sorte de salaire minimum, ce qui a forcé la compagnie MacLaren à augmenter le salaire de ses travailleurs. »

Et finalement…

« Ce qui a le plus aidé les ouvriers, c’est en fait – c’est  un petit peu drôle à dire – mais c’est la Deuxième Guerre mondiale », déclare M. Lapointe.

À ce moment-là, pratiquement tout était considéré essentiel pour l’effort de guerre. Les syndicats n’étaient pas autorisés à faire la grève, et les patrons ne pouvaient pas déclarer de lockout.

« Les MacLaren ont été obligé d’accepter la création d’un comité permanent de négociation entre les ouvriers et le patron », mentionne M. Lapointe.

La création de ce comité marque un changement important dans les conditions de travail. Et puis, en 1944, un syndicat est enfin reconnu par les MacLaren.

On connaît peu cette histoire à l’extérieur de Buckingham. En 1990, M. Lapointe a écrit un livre sur l’histoire de la ville de Buckingham dans lequel il relate le conflit de 1906. Le livre a été publié en anglais et en français, mais M. Lapointe affirme que les exemplaires en anglais ont tous disparu.

« Impossible d’en trouver un dans les bibliothèques. J’ai du mal à imaginer… mais les MacLaren ont le bras long », déclare-t-il à la blague. « C’est une histoire qui ne fait pas plaisir à certains éléments capitaliste. »

Selon M. Lapointe, cette histoire illustre bien qu’il y a toujours des liens entre la politique et l’économie — et que cela peut rarement être prouvé aussi clairement que par le conflit de 1906.

« Aujourd’hui, on blâme le syndicalisme et les unions pour tous les maux de l’économie et de la société », écrit M. Lapointe dans l’introduction de son livre en 1984. « Il est important de rappeler le rôle joué par le syndicalisme dans l’amélioration de nos conditions de vie. Il faut relever la tête comme Thomas Bélanger et François Thériault… pour eux, et pour tous ceux qui se sont sacrifiés pour leurs semblables, nous nous devons de régir. Nous leur devons bien ça!4 »


[Note de la rédaction : Nous sommes infiniment reconnaissants à M. Lapointe de nous avoir permis de publier des extraits de son livre et de nous avoir parlé du conflit de 1906. Tous les faits contenus dans le présent article ont été tirés des livres de M. Lapointe et d’une entrevue téléphonique avec lui réalisée le 25 juin 2013.]


[1] Lapointe, Pierre-Louis. (1983). Buckingham : ville occupée. Diffusion Prologue inc. Ville Saint-Laurent, Québec.

[2] Idem

[3] Idem

[4] Idem

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